par Maya Gebeily
A l'hôpital Rafic Hariri de Beyrouth, le plus grand établissement public du Liban, les ambulances ne foncent plus vers les urgences : elles gagnent directement la morgue où des secouristes épuisés déchargent des sacs de restes humains pour que les familles puissent les identifier avant l’inhumation.
Près de 24 heures après les frappes israéliennes les plus meurtrières sur la capitale libanaise depuis des décennies, les sauveteurs s'efforçaient toujours de récupérer des corps mutilés sous les décombres des bâtiments détruits.
Plus de 250 personnes ont péri mercredi au Liban et des centaines d'autres ont été blessées.
Parmi les victimes, le frère et le neveu adolescent de Kheir Hamiyeh, 54 ans, ont été tués dans le quartier densément peuplé de Hay el-Sellom, à Beyrouth. "Nous attendons car il y a tellement de monde, il y a tellement de martyrs... tous des enfants et des femmes", témoigne Kheir Hamiyeh devant l'hôpital Rafic Hariri.
Les bombardements, dont Israël affirme qu'ils visent des cibles liées au Hezbollah pro-iranien, ont détruit leur maison et blessé sa jeune nièce Khadija, qui se tient à ses côtés, le visage bandé.
"Son père est mort. Son frère est mort. Il ne lui reste plus qu’un frère. Que pouvons-nous faire?", s'interroge Kheir Hamiyeh.
La mère de Khadija, Zeinab, a confié à Reuters, entre deux sanglots, qu’elle avait dû transporter seule les corps de son mari et de son fils de 13 ans.
La Défence civile a déclaré qu'au moins 92 personnes avaient été tuées lors des frappes israéliennes sur Beyrouth mercredi et que 61 autres avaient été tuées dans la banlieue sud.
"Nous reconstituons les corps des victimes car ils sont tous déchiquetés. Je n’ai jamais rien vu de tel", témoigne auprès de Reuters un sauveteur sous couvert d’anonymat.
"LES MAISONS ONT TOUT SIMPLEMENT EXPLOSÉ"
Il raconte avoir passé toute la journée de mercredi et de jeudi à tenter d’extraire des victimes des immeubles d’habitation réduits en miettes à travers la ville.
Les proches qui attendent à l'entrée de la morgue sanglotent, ils appellent leur famille pour les informer qu'un être cher a finalement été identifié. Trois femmes sont accroupies sur le trottoir, se soutenant mutuellement pour ne pas s'effondrer.
"Le bilan est élevé, la situation est catastrophique et douloureuse", déclare aux journalistes Mohammad al-Zaatari, directeur de l’hôpital. Il a refusé de préciser combien de corps se trouvaient à la morgue, mais un secouriste a déclaré à Reuters qu’il y en avait au moins une centaine à l’intérieur.
Mohammad al-Zaatari précise que toute personne ayant des proches disparus doit contacter les hôpitaux de Beyrouth, qui procéderont ultérieurement à des tests ADN afin d'identifier les corps les plus mutilés.
Les secouristes ont dit à Reuters qu'ils avaient eu du mal à atteindre certains bâtiments bombardés car les rues étaient si étroites que les ambulances et les bulldozers ne pouvaient passer.
Nada Jaber raconte que son neveu a été tué lors d'une frappe, mais que les sauveteurs n'ont réussi à extraire son corps que jeudi matin. "Les maisons ont tout simplement explosé".
Quelques heures avant les attaques, l’armée israélienne avait émis des avertissements d’évacuation massive pour la banlieue sud de Beyrouth et le sud du Liban, sans préciser les lieux exacts des frappes. Aucun avertissement n’avait été donné pour le centre de Beyrouth, également bombardé.
LES HÔPITAUX AU BORD DE LA RUPTURE
Abdelrahman Mohammed, un Syrien de 24 ans vivant à Beyrouth depuis 2011, confie avoir perdu cinq membres de sa famille.
"Je suis revenu et je n'ai pas retrouvé l'immeuble. Je n'ai pas retrouvé ma sœur, et je n'ai pas retrouvé ma famille. Aucun d'entre eux", déclare-t-il à Reuters. "Maintenant je retourne en Syrie avec cinq martyrs qui sont ma famille."
"C’est plein de martyrs syriens. Le sang libanais et le sang syrien se sont mélangés", dit Abdelrahman Mohammed.
L'Organisation mondiale de la Santé (OMS) a averti jeudi que plusieurs hôpitaux libanais risquaient d'être à court de kits de traumatologie dans les prochains jours.
"Certains matériels de prise en charge des traumatismes sont déjà en rupture et nous pourrions être démunis dans quelques jours", a déclaré à Reuters Abdinasir Abubakar, représentant de l’OMS au Liban.
"Si nous avons une nouvelle catastrophe massive, comme hier, ce sera un désastre", juge-t-il. "Nous risquons de perdre encore plus de vies simplement parce que nous n’avons pas assez d'équipements."
Selon l’OMS, l’augmentation rapide du nombre de victimes – principalement des civils – a épuisé en un jour l’équivalent de trois semaines de stocks de kits de traumatologie.
Les médicaments pour maladies chroniques, comme l’insuline, pourraient également manquer dans les semaines à venir en raison des perturbations des chaînes d’approvisionnement provoquées par la guerre dans le Golfe et la fermeture du détroit d’Ormuz, a ajouté Abdinasir Abubakar.
Les coûts de livraison des fournitures médicales au Liban ont triplé. L'OMS et le ministère libanais de la Santé prévoient de transférer des stocks entre hôpitaux pour éviter l’épuisement total, mais le système de santé menace de céder.
(Reportage Maya Gebeily, Emilie Madi, Olivia Le Poidevin, version française Elena Smirnova, édité par Sophie Louet)

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